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Hommage à Michel Rocard, notre ami

 

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Deux témoignages de Philippe Herzog et Claude Fischer

Un compagnonnage de 50 ans

J’ai eu le privilège d’être un des amis de Michel Rocard, et ce n’est pas sans émotion que j’écris ces quelques lignes dans un style personnel. Avec tristesse je ressens la fin d’une époque partagée, le besoin de transmettre un peu ce que nous avons fait ensemble, même si c’est avec le sentiment de l’inaccompli par rapport à nos ambitions respectives, différentes mais mutuellement respectueuses.
Michel était une personne de grande humanité. Imprégné par son éducation protestante et humaniste, il avait un sens aigu de la responsabilité dans sa vie et envers la société. Révolté par les guerres qu’il a vécues, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie, celle du Vietnam – je me souviens d’une longue discussion entre nous à ce sujet dans une brasserie proche du Palais Royal –, la paix était sa valeur première ; c’est pourquoi il était un Européen conscient et engagé depuis toujours. Fidèle en amitié, il était un de ces rares dirigeants politiques qui ne se plaçait pas en position de surplomb, mais à qui l’on pouvait parler de plain-pied, d’égal à égal.

Son esprit de responsabilité le conduisait à un grand effort de compréhension des réalités, en recherche d’une pensée critique et anticipatrice, susceptible d’inspirer une action porteuse de progrès dans la durée (comme par exemple en Nouvelle Calédonie). Il était extrêmement respectueux des apports de la science. C’est ce qui nous a immédiatement unis quand, débutant ma vie professionnelle dans la petite cellule de prévision du ministère des Finances, avenue de l’Opéra, nous étions cinq à construire avec lui des outils pour éclairer la préparation de la politique économique de l’Etat. Le bonheur de la recherche était en synergie avec une éthique de responsabilité du dirigeant, soucieux que son action soit une œuvre de Raison. Michel aimait discuter théorie, écrire économie, et valorisait ses collaborateurs, créant un milieu de confiance mutuelle. Soucieux de concevoir un régime de croissance plus respectueux de l’homme et de l’environnement, il n’en était pas moins rigoureux quant au respect de l’équilibre des finances publiques, et le premier à attirer l’attention sur le risque de non soutenabilité des dettes sociales accumulées.
Michel Rocard était à la fois un homme d’Etat et un critique acéré de l’Etat. Le dernier en France peut-être à vouloir vraiment le réformer. Avec la tentative de Rationalisation des choix budgétaires, puis d’une Evaluation rigoureuse des choix publics, puis dans la Commission nationale de planification à laquelle j’ai participé, que d’efforts pour que l’Etat soit comptable de ses actes ! Michel était tout sauf « souverainiste », profondément anti-jacobin. J’ai pu admirer sa culture historique et sa pugnacité à dénoncer les perversités du Centralisme révolutionnaire français.
En acceptant la proposition qu’il soit cofondateur de Confrontations au début des années 1990, il a contribué à donner à cette association sa crédibilité ; et nous avons su mériter cette confiance. Pourquoi, opposé au communisme comme il l’était, pouvait-il s’associer à nous qui étions des communistes ? Parce qu’il faisait la différence entre le parti et les hommes. Et ce n’était pas par esprit de récupération, mais par souci de progrès du dialogue dans l’espace public : permettre à des communistes de s’ouvrir plus aux autres, et en même temps s’enrichir de leur propre réflexion. Michel Rocard avait valorisé l’expérience communiste yougoslave, et compris que nous n’étions pas des étatistes bolcheviques, mais cherchions à élaborer une voie « autogestionnaire » (en réalité co-gestionnaire).

Dès le lendemain du referendum de 1992 sur le Traité de Maastricht, Confrontations, lieu de liberté et de partage, a réuni les sensibilités « par-delà les oui et les non » pour surmonter les contradictions d’une construction de la Communauté européenne qui commençait à diviser les peuples. Confrontations s’est consacrée bientôt à « former société en Europe ». « C’est mon association » aimait-il à dire chaque fois qu’il venait. Au Parlement européen nous avons travaillé ensemble et en grande entente. Plus récemment il souhaitait la sortie du Royaume-Uni ; nous étions d’avis contraire, mais nous constations l’amertume de celui qui admirait encore l’apport exceptionnel des Britanniques dans la victoire contre le fascisme. Paradoxalement, il a souffert du vote du Brexit, un échec grave de l’Idée et du Projet européens.

Critique acerbe de la gauche française, son modèle fut celui des pays scandinaves, pays de forte coresponsabilité individuelle et collective. La « deuxième gauche » qu’il a voulu incarner en France visait avant tout à retrouver les forces vives, les potentiels de notre société, et non pas à prendre le pouvoir pour la jouissance du pouvoir ni dans un esprit de clivage entre gauche et droite. On entend dire qu’il était frustré de ne pas avoir pu accéder à la présidence de la République. C’est le confondre avec ses pairs, qu’ils y soient parvenus ou non. Ce qui le guidait c’était le devoir d’accomplir, le progrès à concrétiser, l’œuvre de réforme, et selon lui – respectueux de la démocratie « représentative » et ayant l’expérience du système républicain français – devenir président lui aurait permis d’accomplir plus.

Il était épris de reconnaissance – comme nous tous ! Mais plus que nombre de ses pairs, il savait à quel point la reconnaissance doit se mériter, ce n’est pas une affaire de manipulation et de médiatisation. C’était un juste et un pédagogue des choix publics. Avec sa formation et son expérience, il a accompli le mieux qu’il pouvait dans un contexte historique de crise sociale et politique grandissant en France. En cela il restera dans le cœur des Français.
Philippe Herzog, président fondateur de Confrontations Europe
Ta colère va nous manquer
Michel Rocard, je me souviens encore quand Philippe m’a proposé son nom pour fonder Confrontations, une association qui prenait à contre-pied tout ce qui existait : s’unir parce qu’on était différents, partager nos visions pour ensemble construire l’avenir. J’ai aimé que cet homme accepte d’en être. Je ne le connaissais pas beaucoup, sauf son appel à la cogestion-ce qui me plaisait bien moi qui ai toujours voulu participer. Mais très vite, notre engagement pour l’Europe est devenu le socle d’une amitié affectueuse qui s’est renforcée tout au long de ces années. Une Europe ouverte à la Turquie –nous étions tous deux membres de l’Institut du Bosphore- et ouverte au monde. Un monde dont il s’inquiétait et pour lequel il nous a alertés avec son travail sur les « pôles », un monde qu’il voulait de paix et de fraternité, de relations renouvelées avec les peuples, ceux de l’Afrique en particulier qu’il a investie et aimée.
Ce que j’aimais plus que tout chez Michel, c’est cette passion de vouloir entrer dans la complexité, ce qui le rapprochait de Philippe : « donnez-moi de la complexité ! » s’écriait-il avec rage quand certains tentaient de nous expliquer les choses de façon simple, pour ne pas dire simpliste. Cher Michel, ta colère va nous manquer. Elle était saine et salutaire car elle nous obligeait à nous remettre en cause. Tu étais un homme de conviction profonde, sachant que la vérité est multiple et qu’elle nécessite de l’analyse rigoureuse, et de la confrontation. Et c’est pour cela que tu étais exigeant, avec toi-même et avec les tiens d’abord et je dirai même surtout, et qu’en même temps tu savais t’ouvrir aux autres, travailler avec ceux qui n’étaient pas de ton camp, jamais partisan mais toujours politique, guidé par la volonté d’être utile et de servir. Nous étions fiers d’être tes amis.

Claude Fischer, présidente d’honneur de Confrontations Europe,

Directrice des Entretiens Européens et Eurafricains

Michel a préfacé le livre de Philippe « Europe réveille-toi ». Il faut lire ces belles lignes qui donnent à comprendre l’élégance et l’amitié de Michel Rocard : il salue le génie du jeune économiste qu’était Philippe inventant un modèle « qui allait nous permettre d’offrir des perspectives alternatives », l’engagement de ce communiste pas comme les autres, vivant lui-même comme « une tragédie » la chute d’une utopie porteuse d’un monde meilleur, se réjouissant de partager avec lui depuis 1965 toutes ces années de réflexion et d’action pour l’Europe… Fidèle à ses convictions, il poursuit le débat dans sa préface, et notamment sur la place des Britanniques qui l’exaspéraient, et tout en nous faisant part de sa « désillusion » pour cette Europe qui n’arrivait décidément pas à se transformer, il invitait à lire Philippe comme un message d’espoir

Source : Claude Fischer – Président Confrontations Europe

Patrick Grignard – Universal Press

 

 

 

 

 

 

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